Une belle grève de femmes (21 Novembre 1924 – 6 Janvier 1925)
Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas d’une chanson dont je vais parler, mais d’un mouvement ouvrier : celui de la grève des sardinières de Douarnenez.
Ce mouvement est doublement intéressant : non seulement, il s’agit d’un mouvement féminin, et celui-ci fut, fait assez rare pour être souligné, victorieux.
Contexte :
Malgré le premier Code du travail de 1910, la journée de 8 heures en 1919, l’interdiction du travail des enfants de moins de 12 ans et l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, la situation des travailleuses des conserveries de sardines en 1924 est catastrophique. Pour commencer, les industriels bretons de la conserve ont tordu le bras aux autorités pour obtenir des dérogations avec des journées extensives (pour absorber le traitement du poisson qui se conserve très mal) jusqu’à 72 heures par semaines (qui ne sont d’ailleurs pas respectées, les contrôles étant quasiment inexistants). En outre, la disponibilité absolue de la main d’œuvre ouvrière est exigée afin que le travail commence dès l’arrivé des cargaisons, mais les heures d’attente à l’usine n’étaient pas rémunérées. De la même façon, il n’était pas rare de voir des gamines d’à peine 8 ans travaillant déjà à la conserverie.
Les ouvrières des conserveries n’ont, en 1924, qu’un salaire de 80 cts de l’heure (contre un salaire moyen pour les ouvriers hommes compris entre 1,5 et 2,5 francs). De plus, elles sont soumises à des pénalités de rendement ou sur les pièces abîmées.
À Douarnenez, en particulier, restent vivants les souvenirs de la grève de 1905 qui avait obtenu le salaire à l’heure et plus au « mille » (c’est-à-dire à la pièce).
Évènements :
La grève débute le 21 novembre sur de simples revendications de salaire dans l’une des conserveries de la ville. De son point initial, le mouvement va s’étendre comme un feu de paille. Le 23 novembre, une vingtaine d’usines sont à l’arrêt et un comité est créé. Dès le 25 novembre, l’ensemble des sardineries de Douarnenez sont à l’arrêt. Les sardinières réclament de meilleures conditions de travail et en particulier une augmentation de salaire à 1 franc.
Supportées et aidées dès le début du conflit par Daniel Le Flanchec, le maire communiste de la ville, les sardinières sont vite rejointes par les marins, qui profitent de la période creuse de la pêche à la sardine pour supporter le conflit, ainsi que par des responsables syndicaux (comme Charles Tillon, ancien mutin de la mer noire et Lucie Colliard, tous deux membres de la CGTU venu aider à structurer le mouvement). Sous l’impulsion de Lucie Colliard, les sardinières réclament finalement 1,25 franc (Pemp real a vo !), le même salaire que les hommes. Malgré tout, celle-ci échoue à transformer ce mouvement d’ouvrière en mouvement féministe : il restera une grève d’ouvrière.
Rapidement, en même temps que le mouvement s’organise, le conflit va se tendre sous l’attitude intransigeante des patrons de conserveries. Ces derniers en appellent au préfet réclamant l’intervention de la troupe (celui-ci, devant l’attitude sans aucun compromis des patrons et devant leur refus de tout dialogue, refusera de donner suite.).
Le 5 décembre, les manifestants bloquent un convoi tentant de sortir un chargement de conserves escorté par la gendarmerie, envoyée sur ordre du ministre de l’Intérieur. La répression brutale des grévistes menée par les gendarmes, les blessés et la suspension de ses fonctions de Daniel Le Flanchec, qui s’est interposé, étende la couverture médiatique jusqu’à Paris.
Devant l’ampleur du mouvement, le maire des communes limitrophe, puis le préfet propose leur arbitrage lors de discussions ; propositions toutes deux rejetées par les industriels. C’est le ministre du travail qui impose alors une médiation, qui aura lieu à Paris le 15 décembre et se soldera par un échec, les industriels refusant tout compromis, persuadés que la reprise de la saison de pêche début janvier signera le glas du mouvement et que dans le pire des cas, une petite augmentation de salaire pourra être compensé par une baisse du prix d’achat du poisson. En outre, ces derniers profitent de leur passage à Paris pour faire appel à une officine de briseur de grève et demander une intervention brutale.
Devant le gain en popularité et le soutien que reçoivent les grévistes au niveau local et nationale, une première fissure apparaît dans les rangs patronaux : Mme Quérot, patronne d’une sardinerie, accepte de négocier et un accord est conclu le 22 décembre. Le 23, son usine ouvre ses portes, cependant les gros industriels refusent toujours toute négociation et durcissent le ton.
Le 1er janvier, en fin de journée, les briseurs de grève entre dans le café dans lequel se trouve Le Flanchec, son neveu et divers autres responsables. Ils ouvrent le feu, le blessant grièvement, son neveu ainsi que trois autres hommes. La foule chauffée à blanc par l’événement, saccage l’hôtel dans lequel se sont réfugié les agresseurs.
Dès le 3 janvier, l’identité des commanditaires est connue et ceux-ci, pour échapper à la menace d’un procès, accepte le 6 janvier aux revendications des ouvrières sur le salaire, mais aussi la majoration des heures de nuit et celles au-delà de 10 heures, ainsi que le paiement des heures d’attente.
Postérité :
Le mouvement des Penn Sardin (c’est-à-dire « têtes de sardine » en breton) reste encore très vif dans les mémoires de Douarnenez et de la Bretagne en général. Ce mouvement a engendré la réalisation de plusieurs documentaires et livre. Ainsi que d’une chanson : Penn Sardin.
Mais les ouvrières, elles qui chantaient pour tenir la cadence de travail et se maintenir éveillé, chantaient en parcourant les rues de Douarnenez un chant ouvrier interdit par les directions d’usines. Encore plus redouté que l’Internationale de Pottier car décrivant de manière directe et cru la réalité du monde ouvrier dans ce qu’il a de plus tragique : l’enrichissement continuel de la classe dirigeante qui accumule grâce au travail prolétaire. Ce chant, presque oublié, de Henri Simoens intitulé Saluez, riches heureux était strictement interdit dans les usines de Douarnenez et pouvait signifier renvoie immédiat.
Pemp real a vo !*
* « Cinq réaux ce sera ! » (c’est à dire 1.25 francs).
L’usine rouge est un documentaire de Marie Hélia sur la grève des sardinières.
Marie-Aline Lagadic et Klervi Rivière , « Le Chant des Sardinières«
Saluez, riches heureux
Henri Simoens – 1902
Dès le matin au lever de l'aurore
Voyez passer ces pauvres ouvriers
La face blême et fatigués encore
Où s'en vont-ils? Ils vont à l'atelier...
Petits et grands, les garçons et les filles
Malgré le vent et la neige et le froid
Jusqu'aux vieillards et mères de famille
Pour le travail ils ont quitté leur toit.
[REFRAIN]
Saluez riches heureux
ces pauvres en haillons
Saluez ce sont eux
qui gagnent vos millions.
Ces ouvriers, en quittant leur demeure
Sont-ils certains de revenir le soir
Car il n'est pas de jour ni même d'heure
Que l'on en voit victime du devoir
Car le travail est un champ de bataille
Où l'ouvrier est toujours le vaincu
Qu'il soit blessé, qu'importe qu'il s'en aille
A l'hôpital parce qu'il n'a pas d'écus.
[REFRAIN]
Combien sont-ils d'ouvriers, d'ouvrières
Blessés soudain par un terrible engin
Que reste t-il pour eux c'est la misère,
En récompense d'aller tendre la main.
Et sans pitié laissant mourir ces braves
Après avoir rempli leur coffre d'or
Les travailleurs ne sont que des esclaves
Pour le courroux des maîtres du trésor.
[REFRAIN]
Que lui faut il à l'ouvrier qui travaille?
Etre payé le prix de sa sueur,
Vivre un peu mieux que d’couché sur la paille,
Un bon repos après son dur labeur
Avoir du pain au repas sur la table
Pouvoir donner ce qu'il faut aux enfants
A leur repas un peu de confortable
Afin qu'ils puissent travailler plus longtemps.
[REFRAIN]
Hervé Cudennec, « Le chant des sardinières »
Penn Sardin
Claude Michel – 2004
Il fait encore nuit, elles sortent et frissonnent,
Le bruit de leurs pas dans la rue résonne.
[BIS] [BIS]
[REFRAIN]
Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
Voilà les ouvrières d’usine,
Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
Voilà qu’arrivent les Penn Sardin
À dix ou douze ans, sont encore gamines
Mais déjà pourtant elles entrent à l’usine.
[BIS] [BIS]
[REFRAIN]
Du matin au soir nettoient les sardines
Et puis les font frire dans de grandes bassines
[BIS] [BIS]
[REFRAIN]
Tant qu’il y a du poisson, il faut bien s’y faire
Il faut travailler, il n’y a pas d’horaires.
[BIS] [BIS]
[REFRAIN]
À bout de fatigue, pour pas s’endormir
Elles chantent en chœur, il faut bien tenir.
[BIS] [BIS]
[REFRAIN]
Malgré leur travail, n’ont guère de salaire
Et bien trop souvent vivent dans la misère.
[BIS] [BIS]
[REFRAIN]
Un jour toutes ensemble ces femmes se lèvent
À plusieurs milliers se mettent en grève.
[BIS] [BIS]
Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
Écoutez gronder leur colère,
Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
C’est la grève des sardinières.
Après six semaines toutes les sardinières
Ont gagné respect et meilleur salaire
[BIS] [BIS]
Écoutez claquer leurs sabots
Écoutez gronder leur colère
Écoutez claquer leurs sabots
C’est la grève des sardinières
Dans la ville rouge, on est solidaire
Et de leur victoire les femmes sont fières.
[BIS] [BIS]
Écoutez claquer leurs sabots
Écoutez gronder leur colère,
Écoutez claquer leurs sabots
C’est la grève des sardinières.
À Douarnenez et depuis ce temps
Rien ne sera plus jamais comme avant.
[BIS] [BIS]
Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
C’en est fini de leur colère,
Écoutez l’ bruit d’ leurs sabots
C’est la victoire des sardinières.